Lacs de retenues et stratégies de reproduction des poissons : le cas des barrages de Petit Saut en Guyane et de Brokopondo au Surinam.
Scientific context
Un des objectifs majeurs de l'écologie est de rechercher des lois
générales d'organisation des communautés biologiques. Dans un premier
temps, les recherches se sont focalisées sur le rôle de la compétition
interspécifique (Cody & Diamond, 1975) en tant que facteur essentiel de la structure
des peuplements. Par la suite le rôle de la compétition a été
minimisé (Strong et al., 1984) et les rôles de la prédation
(interaction biotique : Hairston et al., 1960 in Schoener, 1989 ; Schoener, 1983 ) ou du
milieu (facteurs abiotiques : CSP, 1995) ont été mis en avant.
L'hypothèse qui sous-tend cette dernière approche est que l'habitat
fonctionne comme un filtre pour les espèces : il les sélectionne en
fonction de leurs attributs vitaux (SouthWood, 1988 ; Townsend & Hildrew, 1994).
La mise en place d'un barrage sur une rivière constitue un laboratoire naturel
permettant de tester cette hypothèse. En effet, sur une grande surface, le milieu d'eau
courante a été transformé en milieu lentique, présentant des
caractéristiques bien différentes. Dans ce contexte, à partir de la faune
en place dans la rivière, le peuplement de la retenue va être constitué
d'espèces présentant la capacité de se développer dans ce milieu.
Deux types d'attributs seront essentiels pour assurer le succès d'une espèce.
Il faut d'une part que l'espèce, dès les premières années de
formation de la retenue, soit capable de s'alimenter à partir de sources
différentes de nourriture (Goulding, 1980). Dans les cours d'eau Guyanais, les
principales sources de nourriture sont exogènes (végétation, insectes
terrestres) (Horeau, 1996) alors que dans un lac elles sont endogènes (plancton,
benthos, insectes aquatiques) (Baxter, 1977). D'autre part, sur le moyen et long terme,
l'espèce doit pouvoir assurer sa descendance, soit qu'elle parvienne à effectuer
tout son cycle de reproduction dans le lac, soit qu'elle puisse effectuer des
déplacements entre le lac et la partie amont de la rivière. En 1989, une
recherche effectuée dans le bassin de l'Orénoque a permis de proposer un
schéma général des stratégies de reproduction chez les poissons
(Winemiller, 1989). Ce schéma est un espace à trois pôles correspondant
à des types différents de stratégie qui, hypothétiquement, sont
favorisés par différents types d'habitats. Appliqué au Sinnamary (Ponton &
Mérona, 1998) ce schéma a montré que la grande majorité des
espèces présentaient une stratégie intermédiaire avec une
reproduction étalée dans le temps et un grand nombre d'oeufs. Cependant d'autres
stratégies existent qui développent des comportements de soins parentaux
appliqués à un petit nombre de gros oeufs. La première stratégie
semble adaptée à des conditions de milieu subissant d'importantes variations
saisonnières (crue) et également des variations rapides et brutales du niveau
d'eau telles que celles du Sinnamary. Elle paraît en revanche inadaptée dans un milieu
beaucoup plus stable comme la retenue. L'hypothèse que le projet se propose de tester
est donc de savoir quels types de stratégies sont favorisés dans un lac de
retenue. L'implication de cette connaissance est fondamentale pour la gestion et l'exploitation
des retenues. Deux lacs néotropicaux d'âges différents ont été
choisis afin de comparer les résultats et d'avancer des hypothèses
d'évolution possibles en fonction des peuplements ichtyques en place. Il s'agit de
Petit Saut en Guyane française (10 ans d'âge) et de Brokopondo au Surinam (40 ans d'âge).
Depuis la fermeture du barrage de Petit Saut, en janvier 1994, un suivi régulier
(mensuel) des peuplements de poissons a été réalisé jusqu'en
1997 (Mérona, 2001). Depuis, les prélèvements semi-quantitatifs des
poissons pélagiques sont semestriels et visent une description de l'évolution
des peuplements au cours du temps dans le réservoir et à l'aval
(Vigouroux, 2003). L'étude proposée est donc complémentaire dans le sens
qu'elle vise à proposer des hypothèses explicatives à l'évolution
constatée par les opérations actuellement réalisées.